par Patrick Guiol et Jorge Muñoz, Presses Universitaire de Rennes, 2009, 301 p., 18 €.
Dès les premières pages de ce livre le lecteur est plongé au cœur d’un sujet passionnant. mais ô combien sensible ! Celui du rapport entre climat social, management de l’entreprise et risques réels de pathologie ou d’accident encourus par les salariés. Pour la démonstration, l’ouvrage compare deux modèles opposés de gestion des ressources humaines : celles ouvertes au dialogue social, privilégiant l’animation à l’injonction ; celles autoritaires et fermées à tout dialogue. L’étude porte sur pas moins de 128 entreprises, 74 médecins du travail et 30255 salariés. Parallèlement, 234 médecins généralistes ont été sondés. La spécificité de cette étude sanitaire réside donc dans le fait d’avoir retenu la notion de nuisance environnementale dans sa dimension relationnelle, c’est-à-dire psychosociale et non physique. La dangerosité ergonomique des postes de travail, l’exposition aux intempéries ou au bruit, la toxicité des solvants ou les projections de poussières, tous ces facteurs matériels de nocivité ou de risque qui évoquent traditionnellement les interactions entre la personne et son milieu de travail ne sont abordés, ici, que sous l’angle complémentaire de leur lien aux relations de travail régnant dans l’entreprise. En un mot, les formes de pouvoir dans l’entreprise y sont appréhendées comme un facteur révélateur des disparités de santé. Facteur qui appartient au contexte du travail et non au contenu du travail. L’Agence européenne pour la santé et la sécurité au travail admet d’ailleurs, depuis 2000, que parmi les conditions déterminant le risque de stress au travail, « la participation insuffisante à la prise de décision et le manque de contrôle sur le travail font également partie du contexte et peuvent être considérés comme un problème d’organisation plus général ». Ce livre explore cette piste, non sans succès. Les résultats sont significatifs, édifiants parfois : 13% de mieux, en coût total sanitaire, du côté de la gouvernance « participative » mais avec un avantage encore plus marqué en matière d’accident du travail, surtout chez les hommes, lesquels se montrent plus sensibles que leurs consoeurs à la nature du pouvoir exercé sur eux.
Chiffres à l’appui, l’étude montre qu’un management ouvert au dialogue social contribue à un meilleur climat social et qu’un climat social positif contribue à une moindre dégradation de la santé. Quant à l’extrapolation du différentiel de coût sanitaire pour la collectivité il serait de l’ordre de 1 milliard 367 millions d’euros d’économie, soit un peu plus de 16 % du déficit de la sécurité sociale, « assurance maladie » et branche « Accident du travail – maladie professionnelle » incluse. Pas spectaculaire certes, mais pas négligeable non plus !. D’après les entretiens réalisés auprès des professionnels de la santé, aussi bien auprès des médecins du travail que des généralistes, une des sources majeures de la souffrance au travail proviendrait du manque de reconnaissance dont se plaignent les salariés. Le constat est sans appel.
En parallèle, ce livre propose un utile état des lieux des politiques publiques de santé en France et de leur orientation relativement récente vers des approches plus préventives que curatives. A ce panorama de l’évolution, les auteurs ajoutent une très pratique présentation des études actuelles sur le stress au travail et de leurs modèles explicatifs. Ils n’hésitent pas, non plus, à pousser dans leurs retranchements ultimes les limites de l’approfondissement des déterminants économiques et sociaux de la santé au travail en incluant le facteur politique lui-même, celui des politiques industrielles comme source d’incidences sanitaires pas toujours fortuites. Ainsi, abordent-ils l’observation de dégradations sanitaires indirectes dans le bassin d’emploi de Tarbes connu pour avoir traversé, en 2003, une grave crise du fait de décisions gouvernementales. Le choix de l’observation s’était porté en la circonstance sur une zone géographique, il aurait très bien pu l’être sur une entreprise ; par exemple, une entreprise publique livrée à la privatisation… D’ailleurs, outre le stress au travail, un chapitre évoque l’acédie, cette crise du milieu de vie qui se caractérise par une profonde perte de repères et peut présenter, pour celui ou celle qui en est atteint, tous les attributs de la dépression. Etonnamment prémonitoire sur les 23 suicides à France Télécom, les auteurs notent avec pertinence, que : « La perte de foi professionnelle n’est pas automatiquement imputable à celui qui l’éprouve mais au contexte qui la suscite. Que dire, par exemple, des troubles du désenchantement observés chez des salariés jadis baignés des valeurs du service public, en l’espèce ceux de France Télécom convertis de force au modèle privatisé de Orange ? » Ici, précisent-ils, l’explication matérielle et sociale domine sur l’explication individuelle. Ainsi, désignaient-ils par avance l’un des facteurs explicatifs du fond de l’affaire que médias et politiciens escamotent pudiquement aujourd’hui. Une fragilisation collective préalable sur laquelle vient s’ajouter un management par le stress, un harcèlement et des dévalorisations destinés à pousser nombre de salariés vers la sortie. Tous les ingrédients réunis d’un cocktail explosif qui aboutit à ce taux inhabituellement élevé de « bavures ». Un livre d’une brûlante actualité, en effet !
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Cet ouvrage explore les relations entre deux modèles opposés de gestion des ressources humaines et l’état de santé des salariés en fonction du climat social. Le thème de l’environnement, étroitement lié à la prévention, ne fait plus figure d’exception en matière sanitaire. La spécificité de la présente étude consiste à retenir la notion de nuisance environnementale suivant une dimension relationnelle, c’est-à-dire psycho-sociale, et non matérielle. La dangerosité ergonomique des postes de travail, l’exposition aux intempéries ou au bruit, la toxicité des solvants ou les projections de poussières évoquent traditionnellement les interactions entre la personne et son milieu de travail. Mais, tous ces facteurs matériels de nocivité ne sont abordés, ici, que sous l’angle complémentaire de leur lien aux relations de travail régnant dans l’entreprise et, plus précisément, au caractère plus ou moins ouvert au dialogue et à l’animation de la « gouvernance ».
Depuis 2000, l’Agence européenne pour la santé et la sécurité au travail admet que parmi les conditions déterminant le risque de stress au travail, « la participation insuffisante à la prise de décision et le manque de contrôle sur le travail font également partie du contexte et peuvent être considérés comme un problème d’organisation plus général ». Divers facteurs psycho-sociaux comme les conflits de rôles, l’ambiguïté ou l’imprécision de la définition des responsabilités au sein de l’organisation, les relations interpersonnelles délétères, l’isolement social ou physique et les mauvais rapports avec les supérieurs sont autant de causes de stress au travail. Or, ces caractéristiques appartiennent au contexte du travail et non au contenu du travail. Appréhender les formes de pouvoir dans l’entreprise comme un facteur révélateur des disparités de santé renvoie à cette question sous-jacente : dans quelle mesure des salariés sont-ils conduits à se saisir du médical comme instrument de médiation sociale ? Une réalité à laquelle les médecins du travail sont régulièrement confrontés. Cela renvoie, aussi, à cette autre question primordiale : dans quelle mesure certains types de situations relationnelles dans la conduite des rouages de l’entreprise génèrent-ils pour les salariés des risques réels de pathologie ou d’accident ? Question cruciale mais ô combien sensible…



One Commentaire
Bonjour,
Je viens de transmettre votre courrier à l’union locale de la CGT de ST-Nazaire.
Je suis psychologue du travail , en inactivité…Denonçant actuellement la mort organisée du travail , la décadence du monde du travail,je ne suis pas un sujet asservi assez pour collaborer avec les institutions du monde professionnel.
Il y urgence à se soucier de la santé physique , morale et psychologique des salariés.
Le patronat et le gouvernement cherchent à mettre en place une sélection organisée des salariés et donc l’exclusion des + faibles.
Or le sujet qui souffre dans son travail est souvent conduit dans la situation actuelle,à lutter contre l’expression publique de sa souffrance engendrée par de nouvelles techniques de gestion du personnel et l’impossibilité d’exprimer devant un interlocuteur neutre cette souffrance.
L’impossibilité d’exprimer et d’élaborer sa souffrance au travail constitue un obstacle majeur à la reconnaissance de la souffrance de ceux qui chôment.
Tous vivront constamment sous la menace du licenciement.L’essentiel des variations du rytme de production est absorbé par les emplois précaires.
En d’autres termes, la précarité ne touche pas que les travailleurs précaires, elle a des conséquences majeurs sur le vécu, les conduites de ceux qui travaillent.En définitive, c’est nos emplois qui sont précarisés par le recours aux emplois précaires pour les remplacer.Emploi précaires de personnes sans formation et qualification qui ont pour conséquences l’accumulation d’erreurs et de stress suplémentaires.Voir d’accidents graves: passerelle du Queen Mary, AZF.
Quand les syndicats vont ils prendre en considération ce triste constat et cette souffrance niée des travailleurs et des non travailleurs.Mon combat pas encore d’actualité CGT.Il faut du temps pour que les syndicats constituent une revendication sur la sélection organisée des travailleurs.On se croit en pleine sélection en camp de concentration.Ceux qui tiennent travailleront jusqu’à un épuisement physique et psychique.Ceux qui ne tiennent plus vivront de l’assistanat perdant par la même occasion fiérté et dignité humaine.
Hnnah Arendt qualifiait cette décadence du monde du travail comme la forme de banalisation du mal.Nous sommes au coeur du sujet.
QUel marasme, mais qui entend?
à bientôt .
Frédérique Couzigou